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09 avril 2020

Signe, symbole, mythe

Bilan de votre travail.

 

Vous avez malheureusement eu tendance à copier coller des définitions trop compliquées prises sur des sites dont le but n’est pas d’être simple. Vous avez eu du mal à intégrer personnellement une compréhension claire de ces termes essentiels.

Récapitulons.

 

Le signe.

J’avais pris la peine de vous donner la définition la meilleure et la plus opératoire, celle de la linguistique et de Saussure. Le signe c’est l’association d’un signifiant et d’un signifié.

Cette définition a le mérite d’être très claire et de s’appliquer à tous types de communication. Une lettre, une syllabe, ce ne sont pas des signes. Un carré, un rond, ce ne sont pas des signes. La couleur rouge ou la couleur bleue ce ne sont pas des signes. Un trait ou une courbe ce ne sont pas des signes MAIS un mot répertorié dans une langue donnée, un panneau de signalisation répertorié dans un code de la route, un geste de la main qui correspond à une signification que tout le monde connaît, tout cela ce sont des signes.

 

Pourquoi la notion de Signe est-elle plus difficile visuellement que textuellement ?

Parce que le langage verbal n’est possible que par l’utilisation de ces signes qui sont codifiée ai appris. Il est beaucoup plus difficile de savoir ce qui fait signe dans une image. C’est cette question que pose Roland Barthes dans son analyse de la publicité Panzani que nous avons lue ensemble.

Le symbole.

Il est parfois d’abord un signe et parfois ne l’est pas. S’il est un signe c’est un signe qui a la possibilité d’être aussi porteur d’un sens symbolique. Le mot « blanc » désigne une couleur, le mot « rouge » désigne une couleur. C’est leur premier sens, leur DENOTATION. Mais le même mot « rouge » a la potentialité de renvoyer aussi à d’autres significations qu’on qualifiera de symboliques : toutes les valeurs possibles associées dans une culture donnée à la couleur rouge. Un rond ne signifie rien en soi. Ce n’est qu’une forme que l’on trouve dans la nature ou que l’on reproduit mais un rond peut-être associé à de très nombreuses significations que l’on qualifiera de symboliques (rappelez-vous tout ce qui été dit en S1 pour l’exercise « tatouages »). Une colombe n’est pas un signe, elle est un oiseau… Mais cet oiseau ou sa représentation peut-être dans un certain contexte (affiche, tableau, par exemple) associé à la signification « paix ». Les mots « rouge blanc rond colombes » sont des signes mais ils peuvent être donc aussi changés de significations symbolique, et si c’est souvent le cas, devenir des symboles (que tout le monde connaîtra plus ou moins consciemment).

On pourrait dire qu’un symbole est un sur-signe ou un signe au 2d degré (puissance 2).

 

La distinction signe/ symbole peut aussi être rapprochée de la distinction dénotation/connotation.

En effet la dénotation est ce qu’on pourrait appeler le sens premier, le sens propre, le sens littéral, et la connotation le sens supplémentaire, le sens figuré, le sens symbolique. Cette notion de connotation est très importante. On la retrouve bien sûr dans tous les modes de communication. Il faut absolument la comprendre et la maîtriser pour pouvoir comprendre et maîtriser les messages que l’on reçoit ou que l’on émet. On peut par exemple s’apercevoir que même une typographie qui en soi « ne signifie rien » a la possibilité d’exprimer des connotations. C’est ce que vous allez découvrir sur le blog de Madame Cavaglia (voir liens sur blogs).

 

Le mythe.

Vous pouviez dire simplement que le mythe est une histoire ou un personnage ou une situation qui appartient à l’inconscient collectif d’une communauté et qui tient une place importante dans sa culture. Le mythos, le grec, c’est la fable, le récit. Les hommes ont d’abord raconté des histoires pour expliquer ce qu’ils ne comprenaient pas (mythes fondateurs) puis ont pris goût à ces histoires autour desquelles ils ont bâti des pratiques rituelles, parfois des religions. Cette capacité à créer des mythes est le propre de l’homme (cf S1, Harari etc…). Plus tard ces mythes ont perdu leur caractère sacré mais sont restés des fondements d’une culture.

 

Nous en reparlerons encore après les vacances parce que le sujet est important. Notons pour conclure que l’on pourrait établir une sorte de gradation passant du degré le plus simple de signification (le signe et sa dénotation) à une signification plus étendue (un « halo » de sens, le symbole et ses connotations) à une histoire dont la signification n’est jamais épuisée (le mythe).

 

YG

 

14:53 Publié dans Divers | Lien permanent | Commentaires (0)

25 mars 2020

"Qu'est-ce qu'un mauvais livre ?" Episode 3

"Qu'est-ce qu'un mauvais livre ?" Episode 2

"Qu'est-ce qu'un mauvais livre ?" Episode 1

Premier "épisode" d'une série consacrée à un seul livre, modèle de "mauvais livre"...

Pourquoi "mauvais"? Il suffit de le lire, vraiment, pour s'en apercevoir.

Et la question est capitale : savoir ce qu'est un mauvais livre permet de choisir les bons.

Cette chronique est sous-titrée : "Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'as pas besoin de savoir écrire pour faire un livre". Vous comprendrez vite pourquoi en écoutant la chronique.

Autres épisodes à venir...

 

 

 

 

 

07 novembre 2019

La panthère perchée

On début on peut penser s’ennuyer un peu. Pensez donc : le « pitch »c’est l’histoire d’un mec qui attend de voir une très rare panthère perchée quelque part, très haut, dans un coin reculé du Tibet. Pas très passionnant comme promesse narrative !
On s’embarque donc avec ce photographe animalier (Vincent Munier), sa copine, un ami philosophe et porteur, et le Sylvain Tesson, pour faire l’expérience de l’immobilité, du silence, de l’attente, de la patience.
On imagine bien un documentaire télé, avec belles images et commentaires à la National Geographic. Mais un livre ! Faire un livre avec ça ? Des mots, vraiment rien que des mots (deux images néanmoins dont une splendide en bandeau du livre) ? Comment faire pour raconter cette expérience d’un temps passé à attendre ? Comment Sylvain Tesson, inlassable baroudeur qui, même après un accident presque mortel, a traversé la France à pied (« Sur leschemins noirs » 2016), lui qui a passé sa vie à avoir la bougeotte, comment va t il faire un récit avec l’immobilité du chasseur d’images ? La réponse est en fait très simple : en faisant de la littérature. Car si Sylvain Tesson a d’abord été reconnu comme un aventurier, il est désormais devenu un écrivain. Et pas un petit. Parce qu’en lisant ses descriptions de paysages, ses « portraits « de bêtes, ses réflexions sur l’homme et la nature, on songe inévitablement à Giono. Un auteur dont Munier, le (grand) photographe animalier qui a invité Tesson au Tibet, avoue (p 149) qu’il a « tout lu », malgré des études écourtées. Nul doute que Sylvain le voyageur a aussi « tout lu « de l’œuvre du (très grand) écrivain de Manosque qui, lui, ne voyageait que dans ses romans.
On ne s’ennuie donc pas du tout à attendre avec ce quatuor l’apparition de cette fameuse panthère . Au contraire. On se hâte de lire. On accélère parce qu on veut savoir, savoir surtout ce que cela « fait » d’attendre, d’espérer, de voir enfin (je ne tue pas le suspense en le disant).
Tesson confirme donc ici un art d’écrire longuement forgé dans ses ouvrages antérieurs et en particulier avec « Dans les forèts de Sibérie » qui était déjà une expérience de l’immobilité dans une cabane au bord du lac Baïkal ( prix Médicis, 2012). Cet art est un savant mélange de prose classique et raffinée ( il ne s’interdit même pas les imparfaits du subjonctif), d’humour parfois trivial, d’aphorismes percutants, le tout sur un fond philosophique distillé aux bons moments et comme « en passant » mais qui offre à l’esprit des échappées culturelles réjouissantes et de puissantes et vigoureuses synthèses métaphysiques.
Œuvre d’une certaine « maturité », en partie due à cet accident qui faillit lui coûter la vie et à des deuils familiaux (sa mère, très présente dans ce livre), cette « Panthère des neiges » est une nouvelle ode à la contemplation, à la poésie du monde, à l’adhésion (très nietzschéenne) à « ce qui est ». On s’y trouve au carrefour des philosophies orientales et occidentales, et au carrefour temporel d’une époque qui ouvre sur des avenirs incertains. Que nous dit cette panthère que rien ne semble perturber ?
Chut ... « l’on ne blesse pas un songe avec des bavardages ». Je ne vous en dirai pas plus. Mais une fois le livre refermé vous songerez longtemps à ce noble félin, souple et carnassier, incarnation de la dualité taoïste et héraclitéenne, animal qui passe comme passent les hommes car « Mourir, c’est passer ».
Dans notre monde agité, compulsif, fébrile, le récit de ce temps de pause et de silence nous rappelle la simple possibilité de rester toujours à « l’affût ». Et pour cela, pas besoin d’aller au Tibet.
La poésie n’est pas nécessairement au coin de la rue mais à nous d’être patient et de guetter, ici comme là bas, son apparition comme on guetterait la venue d’une panthère sur son rocher neigeux.
Yves Gerbal
17 octobre 2019
« La panthère des neiges »Sylvain Tesson Éditions Gallimard

07:37 Publié dans LIVRES | Lien permanent | Commentaires (0)

21 avril 2019

Notre-Flamme qui êtes sur Terre...

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Notre-Flamme qui êtes sur Terre…
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Je découvre, par nécessité mais aussi par choix, l’usage d’un smartphone dernière "génération" et je réalise (naïvement?) à quel point rien ne peut résister à l'emprise technologique qui, désormais, sert de seule religion possible hormis certains résidus actifs de croyances anciennes qui s'expriment néanmoins encore de manière archaïque (voire barbares) mais qui utilisent aux-aussi les outils technologiques modernes.
Le binôme capitalisme-technique a remplacé le duo politique-religion pour maintenir les masses en servitude. Les centres commerciaux se sont remplis à mesure que les églises se vidaient. Les temples sont ceux du commerce, du sport, du divertissement. Ou ceux de ces religions encore en vogue pour des peuples qui ont 5 siècles de retard et concilient aujourd’hui leur crédulité crétine et parfois dangereuse avec certaines formes de modernité.
On pleure sur les planches et les pierres de Notre-Dame de Paris, mais ne nous faisons pas d'illusion : Dieu est désormais ailleurs. Demain il ne sera pas dans une cathédrale, relookée ou pas. Les hommes seront toujours aussi stupidement idolâtres mais ils vénéreront le dernier robot le plus performant élaborée par les transhumanistes ou bien de vieilles prophéties qu'on leur sert encore en soupe commune pour leur donner une identité qu'ils ne savent pas trouver en eux-mêmes.
Notre-Dame de Paris reconstituée sera une belle attraction touristique à laquelle on aura consacré des millions d'euros pendant que le monde brûle, à tous les sens du terme, entre un savoir ultra-technologique et l'influence pérenne des croyances tenaces liées à un "Livre" unique.
Depuis cet incendie accidentel qui a touché ce bois sacré (ah, la fameuse « forêt » du 13ème siècle !) et ces pierres si bien taillées par de géniaux artisans moyen-âgeux, on nous chante avec des trémolos dans la voix les louanges de ce lieu si "symbolique".
Tant pis si cela paraîtra iconoclaste voire provocateur, mais je ne me réjouis pas que nous ayons encore, au XXIème siècle, comme lieu emblématique intouchable, un bâtiment qui fut fondé par une religion monothéiste. Et pourtant j'adore Victor Hugo. Et pourtant je suis (et je ne renie rien ) issu d'une tradition catholique dans ce qu'elle a de meilleur (charité, générosité, empathie). Et pourtant je sais bien que cette part d'histoire est une part essentielle de notre culture (mais qui est ce "nous"?). Et pourtant je cherche moi aussi une forme de vie de l'esprit comme certains de ceux qui s'asseoient sur les bancs de Notre-Dame (pas très nombreux tout de même). N'empêche.
Cet incendie, terrible, est peut-être un signe (divin? envoyé par E-T ?) : il nous oblige à considérer notre définition du spirituel, et notre rapport au passé. De manière concrète, il nous pose deux questions : qu’est-ce qui est vraiment sacré pour nous ? Comment faire du futur avec notre passé ?

Et pour l’instant les réponses apportées confirment les tares de notre époque et son incapacité à vraiment philosopher, c’est à dire à prendre du temps et à pouvoir s’autoriser à penser « contre ».
Que voit-on, en effet ? Unanimisme émotionnel, précipitation, excès. Tout le monde devient « Notre-Dame », on prend des décisions hâtives, l’énormité des dons est obscène.
Nous pourrions prendre cet accident comme un moment de transition qui ne renie pas le passé mais accepte l’impermanence, même du « sacré », m^me de nos fameuses "vieilles pierres". Voilà pourquoi refaire ND à l’identique serait une régression. Voilà pourquoi il faudrait en profiter pour répartir les dons à un patrimoine plus étendu et des causes tout aussi importantes que ce fameux "symbole". Voilà pourquoi, bien que triste, je ne suis pas « abattu » par un incendie, fut-il celui de cette magnifique cathédrale, balise parisienne et nationale, balise historique et culturelle, que j’ai si souvent visitée moi aussi, comme tant d'autres… Tout passe. Et même les civilisations sont mortelles… La bibliothèque d’Alexandrie, elle aussi, a brûlé, et cela marqua le début de la « Renaissance » européenne…
Alors, pour autant, je ne préconise pas d’ouvrir un Apple Store sur le toit devenue terrasse de ND ni d’en faire un rooftop pour des fêtes massives, fussent-elles dyonisiaques. Mais je verrais bien un bel espace clair et paysager dédié à la méditation, une sorte de cloitre laïque, une ode à la planète (si elle est sauvée) notre vraie « Mère », et au corps (naturel ou pas) notre seul « véhicule », qui est sacré. Un espace de silence au coeur de la ville, un espace de paix et d‘introspection, de recueillement, de contemplation.
Comme avant, en fait, me direz-vous ? Comme avant, oui, mais sans Dieu. Jésus a-t-il vraiment besoin d’être « fils de » pour nous inspirer ?
Les ruines de ND pourraient devenir les fondations d’une nouvelle ère pour l’humanité, celle où l’homme, enfin débarrassé d’un Dieu "inhumain", pourrait comprendre qu’il est lui-même ce dieu qu’il cherche depuis toujours dans des fables variées et qu’il est le seul responsable de sa vie, et par là, de la vie de tous.
L’incendie de ND pourrait être perçu alors, peut-être, comme ce que Hegel appelle « une ruse de la raison ». Cette catastrophe marquerait le début d’une reprise en main par l’homme de son destin. C’est urgent. Pendant que ND brûle, la banquise fond beaucoup plus vite que prévue, des attentats font 200 morts dans des églises au Sri Lanka, et la capitale du Yemen, joyau historique patrimonial, est dévastée comme le fut, par exemple, Palmyre en Syrie… Entre autres.
Notre-Dame brûle ? Il est rassurant, au fond, de se dire que ce n’est pas si grave. Notre essentiel est ailleurs : c’est la flamme qui est en chacun de nous et que personne, pas même la mort, ne pourra éteindre. Là se trouve mon sacré. Que faire de cette flamme ? Là est ma question. J’espère, un jour, pouvoir chercher ene moi-même une réponse à l’abri des tours de Notre-Dame rebaptisée Notre-Flamme, en ayant déposé à l’entrée du site mon Iphone dernière génération…
Yves Gerbal
21 avril 2019

29 mars 2019

La trahison des clercs version 2019


S'il fallait une preuve supplémentaire de l'aveuglement complet de notre intelligentsia face à la montée des influences religieuses, il suffit de lire les forums de profs de philo en réaction à une mouture (encore non officielle, fuitée) du futur nouveau programme pour les classes de Terminale.
On trouve notamment dans ce programme une nouvelle notion, intitulée "l'idée de Dieu", en plus de la notion déjà obligatoire de "la religion".
On pourrait à juste titre, si cela était confirmée, s'émouvoir de l'importance redoublée donnée au fait religieux qui serait donc à la fois abordé dans sa dimension culturelle et dans sa dimension métaphysique. On pourrait légitimement, me semble-t-il, y voir une tentative de donner au fait religieux encore plus d'importance qu'il n'en a dans la réflexion philosophique. On pourrait dénoncer une intrusion d'une forme de "théologie" qui constituerait une formidable régression par rapport à l'histoire de la philosophie post moyen-ageuse...
On pourrait imaginer que les profs de philo, et d'abord ceux de l'enseignement "public", défendent à tout prix la valeur essentielle de la "laïcité", en tant que nécessité sociale et en tant que valeur républicaine. Et bien que croyez-vous qu'il arriva ?
Par le genre de subitil renversement des valeurs dont ils ont l'habitude, les voilà qui vont déceler derrière ce programme qui fait la part belle à la religion l'influence en haut lieu des..."laïcistes" ! Je cite une prof de philo : "Que reste-t-il pour asseoir l'importance de cette question ? (...) Une hypothèse vraisemblable serait le retour d'un laïcisme, non pas anti-clérical, mais plus probablement anti-islamisme dans le bon ton du renversement récurrent ces dernières années de la laïcité en argument répressif contre une population racisée".
Oui, vous avez bien lu. C'est la faute aux "laïcistes" (encore un terme péjoré en "iste") ! La courageuse contributrice à ce forum philo aura probablement voulu dire les "islamophobes", mais elle a préféré l'élégance rhétorique de la périphrase "contre une population racisée".
Dingue non ? Les coupables, les dangereux activistes, les fomenteurs de complots, ce seraient donc les "laïcistes" ! Ils ont probablement une grande influence dans la société , imposent peu à peu leur culture laïque, occupent l'espace public, s'affichent ostensiblement, réclament des aménagements et des accomodements... Et tous racistes, en plus !
A vrai dire je ne suis pas surpris, hélas. Les profs de philo racontent tous l'allégorie de la caverne mais beaucoup jouent aux penseurs devant un théâtre d'ombres qui les rassure. Dehors, pendant ce temps, l'avenir se construit dans l'aveuglante lumière de la réalité... sans eux.
En attendant je souhaite bon courage à mes collègues qui enseigneront "l'idée de Dieu" dans des bahuts où il n'est déjà pas toujours simple d'enseigner Darwin ou la Shoah... Je doute qu'ils soient beaucoup perturbés par les grands méchants "laïcistes". Mais ça, ils ne le diront pas, préférant toujours une idéologie qui rassure à une vérité qui dérange. C'est leur droit. Cela s'appelle le confort intellectuel. Ou pour le le dire autrement : la trahison de la philosophie.
Yves Gerbal
"La trahison des clercs" est le titre d'un célèbre ouvrage de Julien Benda, paru en 1923, où il dénonce l'engagement idéologique de certains intellectuels qui leur fait oublier leur quête de vérité et de raison..

15 janvier 2019

Sérotonine

La lecture d’un roman de Michel Houellebecq est toujours une expérience particulière.
On n’en sort jamais indemne. Après avoir lu "Sérotonine"(paru il y a quelques jours à peine) le choc n’est tout de même pas le même qu’en 1998 quand je venais de terminer "Les particules élémentaires". Mais tout de même. Si la qualité d’une œuvre est de nous bousculer, de laisser une empreinte durable, alors incontestablement les livres de Houellebecq ont de la valeur. Kafka disait qu’un livre doit être « la hache qui brise la mer gelée en nous ». Houellebecq, pourtant chétif et malingre, manie cette hache des mots avec une force telle qu’il brise en effet la mer gelée des tabous de tous ordres et nous place devant une réalité brute toujours un peu déstabilisante.
Alors faut-il être maso pour lire Houellebecq et ses histoires de dé-bandade du mâle mature blanc occidental et de con-sternation de la femelle de même espèce ? On pourra au moins éviter d’en conseiller la lecture aux adolescents… Mais les quadra et plus, eux, pourront y trouver un miroir qui nous renvoie une image que l’on jugera plus ou moins fidèle ou déformée en fonction de notre état d’esprit du moment. Ou en fonction de notre honnêteté. Pas facile à encaisser, c’est sûr. Houellebecq est avant tout lucide, voire extra-lucide. Cette lucidité, écrivait René Char, est « la blessure la plus rapprochée du soleil ». Voilà pourquoi certains y verront surtout une douleur, et d’autres le moyen de s’approcher de la vérité.

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Le lambeau

Dernier jour de l’année. Je viens de terminer la lecture du livre de Philippe Lançon : Le lambeau. En larmes. Pour de vrai. Ce livre (prix Fémina et prix spécial du jury Renaudot) est bien à la hauteur de tout ce qu’on en a dit. C’est une incroyable construction littéraire qui raconte l’histoire d’une reconstruction. Philippe Lançon est l’un des « rescapés » de l’attentat de Charlie Hebdo (7 janvier 2015). Il ne fait, dans ces 500 pages, « que » raconter le jour de l’attentat et les mois qui suivirent à essayer de reconstituer chirurgicalement son visage défiguré. Ce n’est donc « que » l’histoire d’un corps, narrée dans la détail de chaque opération et de tout une existence désormais réduite à l’espace d’un l’hôpital et à quelques rares sorties et de nombreuses visites sous protection policière. Dit comme ça, évidemment, ce n’est pas très vendeur. Amateurs de romanesque, passez votre chemin. Ce n’est « que » l’histoire d’un homme mutilé, ravagé, qui trouve en grande partie consolation dans les livres, la musique, la peinture, dont il est un chroniqueur professionnel mais reste un amateur enthousiaste. Ce n’est « que » cela, oui, mais c’est de la littérature. Et c’est ce qui fait toute la différence. A l’heure où tant de livres inutiles encombrent les rayons des librairies, ces espèces de commerce en voie de disparition, il est rassurant de constater que l’on peut encore trouver des livres d’une telle qualité, d’une telle intensité, d’une telle maîtrise dans la construction et le style, d’un tel équilibre entre l’émotion et la réflexion, entre l’histoire individuelle et son élargissement à tous. Car évidemment personne d’autre n’aurait pu écrire ce livre. Et Philippe Lançon non plus sans cet « accident » de la vie. Mais la transmutation littéraire de cette expérience tragique est tout bonnement miraculeuse.

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10 octobre 2018

Pour un populisme de gauche ?

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 La gauche se demande parfois pourquoi elle n'a plus les faveurs du vote populaire. C'est pourtant assez simple. Depuis les  années 80 le mitterrandisme a donné naissance à cette partie de la gauche qu'on a d'abord appelé gauche caviar (figure tutélaire : Jack Lang), et  qu'on appellerait  plutôt aujourd'hui gauche bio (exemples nombreux dans les salles de profs) ou gauche bobo (exemples de figures tutélaires :  Charlotte Gainsbourg, Charles Berling)  C'est une gauche cultivée, essentiellement citadine, bien sous tous rapports. A cette gauche, il a donc toujours fallu une cause forte, à la hauteur de son niveau socio culturel et de sa légitime ambition militante.
Dans les années 80 il était tout de même un peu difficile de se prétendre ouvertement  trotskiste (on gardait ça comme laisser-passer interne au parti socialiste) ou de soutenir encore la cause maoiste comme on pouvait romantiquement le faire en 68, sans peur du ridicule ni de honte à  prendre pour modèles quelques uns des régimes les plus meurtriers du siècle. Certes la génération précédente de cette intellingentsia n'avait pas hésité  à afficher son soutien à Staline avant de se raviser un peu tard, sans véritable mea culpa. On connaît bien sûr par exemple les incroyables errances de Sartre, faisant jouer ses pièces devant les nazis puis ostracisant Camus au nom d'une theorie marxiste que l'URSS démentait dans les faits depuis des décennies... Et c'est lui, le même "Pape" de cette gauche en manque de gourous, qui fondera Libération, la Bible des mitterrandiens et de cette génération qui inventait le boboisme politique (faites ce que je dis, pas ce que je fais). On se doute bien qu'avec de telles figures de proue, cette gauche là ne pouvait se satisfaire de causes trop communes, donc trop...populaires. Le populaire, c'est tout ce qu'ils exécraient ! Sauf quand Andy Warhol (en posters sur leurs murs) faisait du "pop art"... Bref, c'est de l'histoire ancienne. Passons.
Après la victoire de Mitterrand, cette  gauche de baby-boomers, omniprésente dans les milieux intellectuels et médiatiques, habile à parler à tout propos et à user de l'argument d'autorité, avait donc besoin d'une cause (exit le mur de Berlin, by by le communisme)  pour asseoir ses certitudes idéologiques et assurer son confort moral. Cette cause, justement, aurait pu être  "la cause du peuple" ( nom du célèbre journal de la gauche "prolétarienne" de mai 68 à 70, Mao, faucille et marteau), Mais non. A cette gauche là il fallait quelque chose de plus original. Le "peuple" ne lui suffisait plus. Peut être parce que ces "gauchistes"  là venaient des beaux quartiers. Le peuple ? De loin, à la rigueur. Mais de près : bof...  Trop "beauf" justement ( Cabu venait  d'inventer le personnage dans Charlie Hebdo),  Trop blanc, trop conformiste, trop frustre, trop réactionnaire. Pas très fun, ce peuple. Pas très glamour, à un moment où la cour mitterrandienne faisait briller par ailleurs les artistes, chanteurs, créateurs en tous genres. Vous imaginez Buren défendre un peuple qui se moquait de ses colonnes du Palais Royal ?
La "génération Mitterrand", qui était aussi d'ailleurs la génération NRJ (fleuron des nouvelles "radios libres"), s'est donc entichée de l'immigré (ou plutôt de la "figure" de l'immigré) en le parant du costume de double victime, par le passé colonial de son pays d'origine et par le racisme présent des français (les fameux "beaufs"). Cette génération décidément très en verve créative a imaginé  un slogan digne d'une cour de récré ou d'une chanson d'Alain Souchon ("tar ta gueule") : le célèbre "Touche pas à mon pote" (et la petite main jaune qui allait avec). Cette géniale trouvaille lexicale était digne d'un rédacteur concepteur dans la pub. N'oublions  pas que le très mondain Jacques Seguéla, fils de pub, avait  grandement contribué à l'élection de François M. grâce à son slogan  "force tranquille" et à l'image d'un petit village français...avec un clocher ! (Je  ne sais pas si Seguéla s'était déjà offert une Rolex avec l'argent du PS... Mais je suis sûr qu'aujourd'hui on ne verrait plus le clocher sur une affiche du PS !).  Mais "Touche pas à mon pote", ce n'était pas de la pub, hélas. C'était de la politique. Il s'agissait, rien de moins, que d'universaliser (essentialiser?)  la notion très rudimentaire  de "pote" (annonçant le "frère" des cités d'aujourdhui) et en même temps de discriminer  le groupe ("mon" pote) car évidemment tout le monde ne pouvait pas prétendre à ce statut qui offrait une sorte d'impunité à peu près totale à celui qui en bénéficiait, c'est à dire l'immigré nord-africain (parce que les autres immigrés ne pouvaient prétendre au même passé colonial).

En marge de cette belle cause, le disciple de cette gauche moderne et mondialisée s'offrait  régulièrement des causes lointaines, internationales, très idéologiquement  flatteuses : on portait volontiers Che Guevara en bandoulière, symbole de ces nobles engagements. Et pendant ce temps, dans des banlieues abandonnées par cette gauche du boulevard St Germain relayée par les catégories  middle-sup intellectuelles, puissants leviers de transmission, le peuple prolétarien voyait peu à peu son environnement se dégrader, sa culture se perdre, sa vie se pourrir, sans que cette gauche petite-bourgeoise qui avait porté Mitterrand au pouvoir s'en préoccupe particulièrement, à quelques exceptions près en certaines occasions plus spectaculaires ou plus symboliques  (Lip, Michelin) car cette gauche là, Monsieur, a besoin de lyrisme et de mythologie pour asseoir son militantisme. C'est dans sa nature, et c'est plutôt intéressant en général, sauf quand ça déteint en politique.
Plus tard, au début des années 90, quand les premiers problèmes d'intégration d'une culture religieuse musulmane se sont posées dans la société française et son principe républicain de laïcité (les filles voilées du collège de Créteil), cette gauche s'est évidemment engouffrée dans la noble cause de "la diversité" en prêchi-prêchant une "tolérance" sans autre substance que tautologique ("il faut être tolérant parce qu'il faut être tolérant"), substance molle devant laquelle toute tentative de réflexion ou d'objection ou de nuance était irrémédiablement classée dans le camp d'un fascisme rétrograde et, one more time, "raciste" (bien qu'on dise en même temps, bien sûr, et à juste titre, que le concept de "race" est inopérant).
Aujourd'hui cette gauche là, qui commence à se rendre compte (en off seulement, en privé) qu'elle a probablement sous estimé  l'importance du problème culturel voire du défi civilisationnel auquel  nous confronte  l'influence et l'entrisme islamiques, cette gauche là, donc, vient de trouver une manière de rebondir. Une nouvelle cause la mobilise : les migrants. Changement dans la continuité.
C'est tout à son honneur, devrait on dire. Et elle ne se prive pas de faire de la tragédie des migrants une nouvelle façon de nous renvoyer à notre manque d'humanité, notre manque de morale, et autres leçons  dont elle s'est fait une  spécialité, tournant en boucle les mêmes indignations et formes de compassion très ciblées dans un entre soi soigneusement maintenu par un système de cooptation bien rodé, se tenant à l'écart de toute parole déviante...
Et le peuple, pendant ce temps ? Le peuple des villes et le peuple des champs ? Que  devient il ? Il fulmine, terré dans son appart d'une cité devenue drogue center, ou il rumine, atterré dans une campagne devenue centre commercial  ....
Et il y a belle lurette que ce peuple  n'écoute plus les  beaux parleurs qui croient faire l'opinion. Les migrants, à vrai dire, c'est pas trop son problème. Et il s'étonne même de toute cette mise en branle compassionelle alors que lui, son problème, c'est plutôt de pouvoir juste payer son loyer et vivre dans un quartier à peu près tranquille sans avoir non plus à renier sa culture ni ses usages. Et quand ce peuple s'éveillera, il ne faudra peut être pas que cette gauche s'étonne, une fois encore, qu'elle lui tourne le dos...
Mais tout n'est pas perdu ! Dans une récente interview donné au Point, Chantal Mouffe , l'une des  têtes pensantes du parti des "Insoumis" évoque le besoin de la gauche d'être elle aussi, d'une certaine manière, "populiste" (1) Cette philosophe qui remue un peu le cocotier idéologique de cette gauche "extrême", rappelle notamment qu'il faut reconnaître qu'il y a " un investissement libidinal très fort dans les identités nationales et au lieu de le nier il faut essayer de le mobiliser sous la forme d'un patriotisme de gauche." Elle ne récuse pas la notion de "roman national" et rappelle que le populisme de droite à deux idées fortes : "il reconnaît le rôle des affects en politique; il admet que la politique passe par la construction du "nous". La gauche est trop rationaliste pour le comprendre. Pour elle, les arguments et les chiffres suffisent. Or ce qui pousse les gens à agir, ce sont les affects. Abandonner ce domaine à la droite, c'est mortifère."
Passionnante interview qui ouvre des perspectives vers une réconciliation, enfin, de la gauche avec le peuple, tout le peuple, et pas seulement les camarades ou les "potes"...
Tout est encore possible pour cette gauche, à  moins que, une fois de plus, le  peuple dont elle a fait sa cause à ses origines, ne lui plaise toujours pas, ne pense toujours pas ce qu'elle voudrait qu'il pense. Dans ce cas, faudra lui dire, à la gauche, d'arrêter de vouloir remplacer ce peuple par l'idée qu'elle s'en fait.  En philo ça marche peut être. Dans la vraie vie, la réalité résiste.

Yves Gerbal, 8 octobre 2018.
(1) Pour un populisme de gauche , Chantal Mouffe. Albin Michel. 144p, 14€.