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03 février 2021

MANIFESTE



Pour un design du progrès 

« Un artiste est impliqué dans la vie, dans la réalité du monde, dans l’idée du progrès. »  

Ôlafur Eliasson, artiste et designer danois, XXIème siècle.

 « Je veux apprendre de plus en plus à voir la beauté des choses dans leur nécessité, et devenir ainsi un de ceux qui rendent les choses belles » 

Nietzsche, philosophe poète allemand, XIXème siècle.

 « Une chose est ce qui convient à un homme, une chose est ce qui convient à "l’humanitas" : si un homme a soif, n’importe quelle coupe suffit ; mais "l’humanitas" exige que la coupe soit belle » 

Varron, érudit et écrivain romain, 1er siècle avt JC 

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Au XVIIème siècle le progrès était, en Europe, une idée neuve.

Au XIX et au XXème siècle le progrès était une croyance.

Au XXIème siècle le progrès est souvent une désillusion, parfois une réalité effrayante, et ne fait plus rêver.

Est-on condamnés à la folie d’une civilisation techniciste qui a fait de la vitesse son nouveau dieu et de la science une nouvelle religion ?

Ou faut-il se soumettre à des idéologies régressistes qui feraient table rase de toutes les conquêtes sociales, sociétales, culturelles, intellectuelles?

Faut il se résoudre à cette lutte entre une modernité aveuglante et un archaïsme aveugle ?

Notre époque est passionnante et trouble, inquiétante et pleine d’espoirs. Elle nous impose de repenser le progrès pour imaginer un avenir meilleur pour l’humanité.

Nous, designers graphiques, nous voulons contribuer à dessiner l’avenir de l’humanité, et pour cela nous devons redéfinir nos objectifs.

Nous  voulons contribuer à un design du progrès.

De quoi parlons nous ?

Nous ne voulons ni retour stérile en arrière ni course éperdue en avant.

Nous revendiquons le caractère utopique de notre ambition. L’utopie est un moment du possible. Nous affirmons aussi le caractère pratique de nos réalisations. 

Notre objectif est de contribuer à une  redéfinition du progrès. 

La tache n'est pas facile. C'est pour cela nous avons d'abord donné des exemples de ce qu’il n’est pas. 

Nous avons commencé une première liste... 

Le progrès ce n’est pas...

La vitesse à tout prix   

L’accélération sans fin et sans frein

Multiplier les déchets

Consommer trop

Le bruit

Faire souffrir des animaux

La publicité envahissante

 Boire de l’eau en bouteilles 

Du courrier non désiré 

La laideur urbaine et périurbaine

Les embouteillages 

Les violences sexuelles

L’information en continue  

Manger trop de viande

Les inégalités homme-femme

La femme seule responsable de la fertilité

La hantise d’un virus 

L’obsolescence programmée

Le harcèlement

Le tourisme de masse

La mondialisation à outrance

Les modes

...

On nous objectera que tout cela n’entre pas directement dans le champ du design graphique ou numérique. Ces exemples sont plutôt de l’ordre du politique, de l’économique, du social, du sociétal, du culturel, du technique.

Mais le designer du progrès considère que tout le concerne et que sa création, quelle qu’elle soit, s’inscrit dans le champ global de la société et du monde. 

Artiste et artisan, le designer est aussi, et d’abord, citoyen. Le designer  garde toujours sa vision d’un « progrès à redéfinir » en tête, ce qui n’a rien de futile puisque cela doit à tout moment orienter la forme ou le contenu de son message, de sa production, de sa création. 

Alors nous avons commencé une seconde liste, comme autant de pistes à creuser pour cette nouvelle vision du progrès.

Le progrès c’est…

Ralentir

Savoir faire des pauses

La sobriété heureuse

L’eau potable pour tous

Même en ville entendre le chant des oiseaux

Pouvoir se déplacer partout en sécurité

Une véritable éducation à la sexualité

 Développer nos défenses immunitaires

 Le cannabis thérapeutique

La prise en compte des handicaps

Des cours de diététique et de cuisine à l’école

Des voyages éthiques

La préservation des espaces naturels

Le partage des connaissances

Le collaboratif

L’importance du local

L’engagement

 L’imagination

La qualité

La vie poétique

Le style

...

.De toute évidence, l’avenir ne manque pas de chantiers... Mais nous ne manquons pas d’enthousiasme. 

Grand projet. La modestie n’est plus de mise quand le monde brûle. Mais petites contributions pour éteindre l’incendie. Chacun fait sa part, comme le colibri qui transporte sa goutte d’eau...

« Designer le progrès » c’est lui donner une forme « esthétique et fonctionnelle »,  « viable et durable ».

A chacune des étapes de sa création le designer garde à l’esprit cette réflexion sur la nature du progrès qu’il induit aujourd’hui et sur sa conception du monde de demain.

Une idée ce n’est pas qu’une idée. Parce qu'une simple idée peut changer le monde. 

Un concept ce n'est pas qu'un concept. Le design est une pensée appliquée.

Le progrès n’est pas neutre. Le progrès est une action permanente.

A chacun de s’engager dans l’histoire de l’humanité qui est notre histoire.

Seul l’humain pourra sauver l’Humain. Le design doit participer à ce  »dessein intelligent » dont l'humanité a tant besoin  et qui peut rendre le monde sinon meilleur au moins mieux habitable et mieux vivable.

En redonnant à tout moment un sens à la notion de progrès le designer redonne foi, avec ses propres armes, en un demain désirable.

Le design du progrès est un design de combat pratiqué par un guerrier pacifique.

Nous, jeunes designers, nous nous engageons à donner forme et formes, desseins et dessins, à ce progrès chaque jour réinventé.  

Les étudiants de DNMADE 2ème année St Joseph Les Maristes, Marseille,

année 2020-2021.  Mentions graphisme et numérique.

A partir d’une proposition de leur enseignant en « Humanités » : Yves Gerbal.

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Nos parrains ! 

Olafur Eliasson (né en 1967), artiste et designer danois.

Idriss Aberkane (né en 1986), conférencier et essayiste français.

Ils ont été parmi nos inspirateurs :

Les manifestes artistiques célèbres ... du futurisme (Marinetti,1909), du surréalisme (Breton,1924) etc..

Le « Manifeste pour une frugalité heureuse et créative » sur internet ! www.frugalite.org (2018)

Le "Manifeste convivialiste" (2013)

Les textes de William Morris (1834-1896) compilés dans « L’art et l’artisanat » et « Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre » (éditions Rivages poche).

Yona Friedman : « Comment habiter la terre » (L’éclat/Poche). 

Paul Virillio et ses travaux sur la vitesse.

Pierre Rhabi, sa "frugalité heureuse"  et son colibri...

Pablo Servigne : "Une autre fin du monde est possible".

 

14 septembre 2020

Le plaisir au temps du corona.

Pour des raisons que l’histoire jugera, sanitaires et/ou politiques, nous semblons devoir vivre désormais dans une société de la barrière, de la distanciation, du sans contact. Interdiction de nous toucher les uns les autres. La prochaine étape c’est quoi ? Nous interdire de se toucher soi même ?
En attendant le jour où nous ne serons plus que des créatures digitales, des data sur pattes soumis aux algorithmes universels pour un bonheur virtuel imposé, profitons plus que jamais encore de cette liberté que nous offre notre corps pour se faire plaisir...
Caressons nous, câlinons nous, aimons nous, baisons nous... Et si nous ne pouvons pas le faire avec un « autre » désormais à distance, masqué, suspect de viralité, alors développons en nous même les ressources d’une résistance corporelle et sensuelle.
Ces ressources nous les connaissions avant le Grand Con-finement et la Grande Mascarade. Il est encore plus important aujourd’hui de les convoquer et de revendiquer ce droit au plaisir, y compris solitaire, quand les Etats s’acharnent à nous isoler pour mieux nous contrôler. Ce monde est désormais verrouillé d’un côté par des religions rétrogrades qui s’attaquent à la culture humaniste et d’un autre côté par des pouvoirs scientistes qui s’attaquent à notre nature humaine. Tous sont complices en déshumanisation.
Alors réaffirmons notre joie de jouir qui est joie de vivre, revendiquons notre droit au plaisir qui est l’expression de notre liberté quand partout ailleurs cette liberté est attaquée.
Car ce plaisir là n’est pas mercantile, il ne fait de tort à personne, il ne se fonde sur aucune exploitation, il ne fait pas de mal à la planète. Il peut en revanche nous reconnecter, en pleine conscience, à notre racine essentielle, à notre énergie vitale.
Et probablement, par la même occasion, développer nos défenses immunitaires, le seul véritable moyen de vivre demain en harmonie avec les virus qui, de toute façon, ne disparaîtront pas.
Plus que jamais il faut respirer, sentir notre souffle au lieu de le confiner derrière un bout de tissu. Il faut méditer, contempler, ralentir. Il y a de nombreuses pratiques pour cela et elles sont plus que jamais le meilleur rempart contre les attaques virales.
Mais il faut aussi s’aimer, se faire du bien, retrouver la confiance en soi et en son corps vecteur de virus. Et pour cela quoi de mieux que de choyer ce corps, de le louer, de le redécouvrir, d’en faire un jardin que nous aimons cultiver.
Préparons ainsi le jour de la libération, si un jour les masques tombent. Alors nous serons encore plus aptes à aller vers les autres, à faire tomber les barrières, à rétablir les contacts, à retrouver la proximité de nos semblables qui seule justifie notre existence et notre statut d’être vivant.
Faisons nous la promesse, dans l’intimité de nos plaisirs, solitaires ou partagés, d’inventer pour demain, enfin, un monde caressant...
Yves Gerbal, Aix-en-Provence, 29 août 2020

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25 mars 2020

"Qu'est-ce qu'un mauvais livre ?" Episode 3

"Qu'est-ce qu'un mauvais livre ?" Episode 2

"Qu'est-ce qu'un mauvais livre ?" Episode 1

Premier "épisode" d'une série consacrée à un seul livre, modèle de "mauvais livre"...

Pourquoi "mauvais"? Il suffit de le lire, vraiment, pour s'en apercevoir.

Et la question est capitale : savoir ce qu'est un mauvais livre permet de choisir les bons.

Cette chronique est sous-titrée : "Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'as pas besoin de savoir écrire pour faire un livre". Vous comprendrez vite pourquoi en écoutant la chronique.

Autres épisodes à venir...

 

 

 

 

 

07 novembre 2019

La panthère perchée

On début on peut penser s’ennuyer un peu. Pensez donc : le « pitch »c’est l’histoire d’un mec qui attend de voir une très rare panthère perchée quelque part, très haut, dans un coin reculé du Tibet. Pas très passionnant comme promesse narrative !
On s’embarque donc avec ce photographe animalier (Vincent Munier), sa copine, un ami philosophe et porteur, et le Sylvain Tesson, pour faire l’expérience de l’immobilité, du silence, de l’attente, de la patience.
On imagine bien un documentaire télé, avec belles images et commentaires à la National Geographic. Mais un livre ! Faire un livre avec ça ? Des mots, vraiment rien que des mots (deux images néanmoins dont une splendide en bandeau du livre) ? Comment faire pour raconter cette expérience d’un temps passé à attendre ? Comment Sylvain Tesson, inlassable baroudeur qui, même après un accident presque mortel, a traversé la France à pied (« Sur leschemins noirs » 2016), lui qui a passé sa vie à avoir la bougeotte, comment va t il faire un récit avec l’immobilité du chasseur d’images ? La réponse est en fait très simple : en faisant de la littérature. Car si Sylvain Tesson a d’abord été reconnu comme un aventurier, il est désormais devenu un écrivain. Et pas un petit. Parce qu’en lisant ses descriptions de paysages, ses « portraits « de bêtes, ses réflexions sur l’homme et la nature, on songe inévitablement à Giono. Un auteur dont Munier, le (grand) photographe animalier qui a invité Tesson au Tibet, avoue (p 149) qu’il a « tout lu », malgré des études écourtées. Nul doute que Sylvain le voyageur a aussi « tout lu « de l’œuvre du (très grand) écrivain de Manosque qui, lui, ne voyageait que dans ses romans.
On ne s’ennuie donc pas du tout à attendre avec ce quatuor l’apparition de cette fameuse panthère . Au contraire. On se hâte de lire. On accélère parce qu on veut savoir, savoir surtout ce que cela « fait » d’attendre, d’espérer, de voir enfin (je ne tue pas le suspense en le disant).
Tesson confirme donc ici un art d’écrire longuement forgé dans ses ouvrages antérieurs et en particulier avec « Dans les forèts de Sibérie » qui était déjà une expérience de l’immobilité dans une cabane au bord du lac Baïkal ( prix Médicis, 2012). Cet art est un savant mélange de prose classique et raffinée ( il ne s’interdit même pas les imparfaits du subjonctif), d’humour parfois trivial, d’aphorismes percutants, le tout sur un fond philosophique distillé aux bons moments et comme « en passant » mais qui offre à l’esprit des échappées culturelles réjouissantes et de puissantes et vigoureuses synthèses métaphysiques.
Œuvre d’une certaine « maturité », en partie due à cet accident qui faillit lui coûter la vie et à des deuils familiaux (sa mère, très présente dans ce livre), cette « Panthère des neiges » est une nouvelle ode à la contemplation, à la poésie du monde, à l’adhésion (très nietzschéenne) à « ce qui est ». On s’y trouve au carrefour des philosophies orientales et occidentales, et au carrefour temporel d’une époque qui ouvre sur des avenirs incertains. Que nous dit cette panthère que rien ne semble perturber ?
Chut ... « l’on ne blesse pas un songe avec des bavardages ». Je ne vous en dirai pas plus. Mais une fois le livre refermé vous songerez longtemps à ce noble félin, souple et carnassier, incarnation de la dualité taoïste et héraclitéenne, animal qui passe comme passent les hommes car « Mourir, c’est passer ».
Dans notre monde agité, compulsif, fébrile, le récit de ce temps de pause et de silence nous rappelle la simple possibilité de rester toujours à « l’affût ». Et pour cela, pas besoin d’aller au Tibet.
La poésie n’est pas nécessairement au coin de la rue mais à nous d’être patient et de guetter, ici comme là bas, son apparition comme on guetterait la venue d’une panthère sur son rocher neigeux.
Yves Gerbal
17 octobre 2019
« La panthère des neiges »Sylvain Tesson Éditions Gallimard

07:37 Publié dans LIVRES | Lien permanent | Commentaires (0)

21 avril 2019

Notre-Flamme qui êtes sur Terre...

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Notre-Flamme qui êtes sur Terre…
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Je découvre, par nécessité mais aussi par choix, l’usage d’un smartphone dernière "génération" et je réalise (naïvement?) à quel point rien ne peut résister à l'emprise technologique qui, désormais, sert de seule religion possible hormis certains résidus actifs de croyances anciennes qui s'expriment néanmoins encore de manière archaïque (voire barbares) mais qui utilisent aux-aussi les outils technologiques modernes.
Le binôme capitalisme-technique a remplacé le duo politique-religion pour maintenir les masses en servitude. Les centres commerciaux se sont remplis à mesure que les églises se vidaient. Les temples sont ceux du commerce, du sport, du divertissement. Ou ceux de ces religions encore en vogue pour des peuples qui ont 5 siècles de retard et concilient aujourd’hui leur crédulité crétine et parfois dangereuse avec certaines formes de modernité.
On pleure sur les planches et les pierres de Notre-Dame de Paris, mais ne nous faisons pas d'illusion : Dieu est désormais ailleurs. Demain il ne sera pas dans une cathédrale, relookée ou pas. Les hommes seront toujours aussi stupidement idolâtres mais ils vénéreront le dernier robot le plus performant élaborée par les transhumanistes ou bien de vieilles prophéties qu'on leur sert encore en soupe commune pour leur donner une identité qu'ils ne savent pas trouver en eux-mêmes.
Notre-Dame de Paris reconstituée sera une belle attraction touristique à laquelle on aura consacré des millions d'euros pendant que le monde brûle, à tous les sens du terme, entre un savoir ultra-technologique et l'influence pérenne des croyances tenaces liées à un "Livre" unique.
Depuis cet incendie accidentel qui a touché ce bois sacré (ah, la fameuse « forêt » du 13ème siècle !) et ces pierres si bien taillées par de géniaux artisans moyen-âgeux, on nous chante avec des trémolos dans la voix les louanges de ce lieu si "symbolique".
Tant pis si cela paraîtra iconoclaste voire provocateur, mais je ne me réjouis pas que nous ayons encore, au XXIème siècle, comme lieu emblématique intouchable, un bâtiment qui fut fondé par une religion monothéiste. Et pourtant j'adore Victor Hugo. Et pourtant je suis (et je ne renie rien ) issu d'une tradition catholique dans ce qu'elle a de meilleur (charité, générosité, empathie). Et pourtant je sais bien que cette part d'histoire est une part essentielle de notre culture (mais qui est ce "nous"?). Et pourtant je cherche moi aussi une forme de vie de l'esprit comme certains de ceux qui s'asseoient sur les bancs de Notre-Dame (pas très nombreux tout de même). N'empêche.
Cet incendie, terrible, est peut-être un signe (divin? envoyé par E-T ?) : il nous oblige à considérer notre définition du spirituel, et notre rapport au passé. De manière concrète, il nous pose deux questions : qu’est-ce qui est vraiment sacré pour nous ? Comment faire du futur avec notre passé ?

Et pour l’instant les réponses apportées confirment les tares de notre époque et son incapacité à vraiment philosopher, c’est à dire à prendre du temps et à pouvoir s’autoriser à penser « contre ».
Que voit-on, en effet ? Unanimisme émotionnel, précipitation, excès. Tout le monde devient « Notre-Dame », on prend des décisions hâtives, l’énormité des dons est obscène.
Nous pourrions prendre cet accident comme un moment de transition qui ne renie pas le passé mais accepte l’impermanence, même du « sacré », m^me de nos fameuses "vieilles pierres". Voilà pourquoi refaire ND à l’identique serait une régression. Voilà pourquoi il faudrait en profiter pour répartir les dons à un patrimoine plus étendu et des causes tout aussi importantes que ce fameux "symbole". Voilà pourquoi, bien que triste, je ne suis pas « abattu » par un incendie, fut-il celui de cette magnifique cathédrale, balise parisienne et nationale, balise historique et culturelle, que j’ai si souvent visitée moi aussi, comme tant d'autres… Tout passe. Et même les civilisations sont mortelles… La bibliothèque d’Alexandrie, elle aussi, a brûlé, et cela marqua le début de la « Renaissance » européenne…
Alors, pour autant, je ne préconise pas d’ouvrir un Apple Store sur le toit devenue terrasse de ND ni d’en faire un rooftop pour des fêtes massives, fussent-elles dyonisiaques. Mais je verrais bien un bel espace clair et paysager dédié à la méditation, une sorte de cloitre laïque, une ode à la planète (si elle est sauvée) notre vraie « Mère », et au corps (naturel ou pas) notre seul « véhicule », qui est sacré. Un espace de silence au coeur de la ville, un espace de paix et d‘introspection, de recueillement, de contemplation.
Comme avant, en fait, me direz-vous ? Comme avant, oui, mais sans Dieu. Jésus a-t-il vraiment besoin d’être « fils de » pour nous inspirer ?
Les ruines de ND pourraient devenir les fondations d’une nouvelle ère pour l’humanité, celle où l’homme, enfin débarrassé d’un Dieu "inhumain", pourrait comprendre qu’il est lui-même ce dieu qu’il cherche depuis toujours dans des fables variées et qu’il est le seul responsable de sa vie, et par là, de la vie de tous.
L’incendie de ND pourrait être perçu alors, peut-être, comme ce que Hegel appelle « une ruse de la raison ». Cette catastrophe marquerait le début d’une reprise en main par l’homme de son destin. C’est urgent. Pendant que ND brûle, la banquise fond beaucoup plus vite que prévue, des attentats font 200 morts dans des églises au Sri Lanka, et la capitale du Yemen, joyau historique patrimonial, est dévastée comme le fut, par exemple, Palmyre en Syrie… Entre autres.
Notre-Dame brûle ? Il est rassurant, au fond, de se dire que ce n’est pas si grave. Notre essentiel est ailleurs : c’est la flamme qui est en chacun de nous et que personne, pas même la mort, ne pourra éteindre. Là se trouve mon sacré. Que faire de cette flamme ? Là est ma question. J’espère, un jour, pouvoir chercher ene moi-même une réponse à l’abri des tours de Notre-Dame rebaptisée Notre-Flamme, en ayant déposé à l’entrée du site mon Iphone dernière génération…
Yves Gerbal
21 avril 2019

29 mars 2019

La trahison des clercs version 2019


S'il fallait une preuve supplémentaire de l'aveuglement complet de notre intelligentsia face à la montée des influences religieuses, il suffit de lire les forums de profs de philo en réaction à une mouture (encore non officielle, fuitée) du futur nouveau programme pour les classes de Terminale.
On trouve notamment dans ce programme une nouvelle notion, intitulée "l'idée de Dieu", en plus de la notion déjà obligatoire de "la religion".
On pourrait à juste titre, si cela était confirmée, s'émouvoir de l'importance redoublée donnée au fait religieux qui serait donc à la fois abordé dans sa dimension culturelle et dans sa dimension métaphysique. On pourrait légitimement, me semble-t-il, y voir une tentative de donner au fait religieux encore plus d'importance qu'il n'en a dans la réflexion philosophique. On pourrait dénoncer une intrusion d'une forme de "théologie" qui constituerait une formidable régression par rapport à l'histoire de la philosophie post moyen-ageuse...
On pourrait imaginer que les profs de philo, et d'abord ceux de l'enseignement "public", défendent à tout prix la valeur essentielle de la "laïcité", en tant que nécessité sociale et en tant que valeur républicaine. Et bien que croyez-vous qu'il arriva ?
Par le genre de subitil renversement des valeurs dont ils ont l'habitude, les voilà qui vont déceler derrière ce programme qui fait la part belle à la religion l'influence en haut lieu des..."laïcistes" ! Je cite une prof de philo : "Que reste-t-il pour asseoir l'importance de cette question ? (...) Une hypothèse vraisemblable serait le retour d'un laïcisme, non pas anti-clérical, mais plus probablement anti-islamisme dans le bon ton du renversement récurrent ces dernières années de la laïcité en argument répressif contre une population racisée".
Oui, vous avez bien lu. C'est la faute aux "laïcistes" (encore un terme péjoré en "iste") ! La courageuse contributrice à ce forum philo aura probablement voulu dire les "islamophobes", mais elle a préféré l'élégance rhétorique de la périphrase "contre une population racisée".
Dingue non ? Les coupables, les dangereux activistes, les fomenteurs de complots, ce seraient donc les "laïcistes" ! Ils ont probablement une grande influence dans la société , imposent peu à peu leur culture laïque, occupent l'espace public, s'affichent ostensiblement, réclament des aménagements et des accomodements... Et tous racistes, en plus !
A vrai dire je ne suis pas surpris, hélas. Les profs de philo racontent tous l'allégorie de la caverne mais beaucoup jouent aux penseurs devant un théâtre d'ombres qui les rassure. Dehors, pendant ce temps, l'avenir se construit dans l'aveuglante lumière de la réalité... sans eux.
En attendant je souhaite bon courage à mes collègues qui enseigneront "l'idée de Dieu" dans des bahuts où il n'est déjà pas toujours simple d'enseigner Darwin ou la Shoah... Je doute qu'ils soient beaucoup perturbés par les grands méchants "laïcistes". Mais ça, ils ne le diront pas, préférant toujours une idéologie qui rassure à une vérité qui dérange. C'est leur droit. Cela s'appelle le confort intellectuel. Ou pour le le dire autrement : la trahison de la philosophie.
Yves Gerbal
"La trahison des clercs" est le titre d'un célèbre ouvrage de Julien Benda, paru en 1923, où il dénonce l'engagement idéologique de certains intellectuels qui leur fait oublier leur quête de vérité et de raison..

15 janvier 2019

Sérotonine

La lecture d’un roman de Michel Houellebecq est toujours une expérience particulière.
On n’en sort jamais indemne. Après avoir lu "Sérotonine"(paru il y a quelques jours à peine) le choc n’est tout de même pas le même qu’en 1998 quand je venais de terminer "Les particules élémentaires". Mais tout de même. Si la qualité d’une œuvre est de nous bousculer, de laisser une empreinte durable, alors incontestablement les livres de Houellebecq ont de la valeur. Kafka disait qu’un livre doit être « la hache qui brise la mer gelée en nous ». Houellebecq, pourtant chétif et malingre, manie cette hache des mots avec une force telle qu’il brise en effet la mer gelée des tabous de tous ordres et nous place devant une réalité brute toujours un peu déstabilisante.
Alors faut-il être maso pour lire Houellebecq et ses histoires de dé-bandade du mâle mature blanc occidental et de con-sternation de la femelle de même espèce ? On pourra au moins éviter d’en conseiller la lecture aux adolescents… Mais les quadra et plus, eux, pourront y trouver un miroir qui nous renvoie une image que l’on jugera plus ou moins fidèle ou déformée en fonction de notre état d’esprit du moment. Ou en fonction de notre honnêteté. Pas facile à encaisser, c’est sûr. Houellebecq est avant tout lucide, voire extra-lucide. Cette lucidité, écrivait René Char, est « la blessure la plus rapprochée du soleil ». Voilà pourquoi certains y verront surtout une douleur, et d’autres le moyen de s’approcher de la vérité.

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Le lambeau

Dernier jour de l’année. Je viens de terminer la lecture du livre de Philippe Lançon : Le lambeau. En larmes. Pour de vrai. Ce livre (prix Fémina et prix spécial du jury Renaudot) est bien à la hauteur de tout ce qu’on en a dit. C’est une incroyable construction littéraire qui raconte l’histoire d’une reconstruction. Philippe Lançon est l’un des « rescapés » de l’attentat de Charlie Hebdo (7 janvier 2015). Il ne fait, dans ces 500 pages, « que » raconter le jour de l’attentat et les mois qui suivirent à essayer de reconstituer chirurgicalement son visage défiguré. Ce n’est donc « que » l’histoire d’un corps, narrée dans la détail de chaque opération et de tout une existence désormais réduite à l’espace d’un l’hôpital et à quelques rares sorties et de nombreuses visites sous protection policière. Dit comme ça, évidemment, ce n’est pas très vendeur. Amateurs de romanesque, passez votre chemin. Ce n’est « que » l’histoire d’un homme mutilé, ravagé, qui trouve en grande partie consolation dans les livres, la musique, la peinture, dont il est un chroniqueur professionnel mais reste un amateur enthousiaste. Ce n’est « que » cela, oui, mais c’est de la littérature. Et c’est ce qui fait toute la différence. A l’heure où tant de livres inutiles encombrent les rayons des librairies, ces espèces de commerce en voie de disparition, il est rassurant de constater que l’on peut encore trouver des livres d’une telle qualité, d’une telle intensité, d’une telle maîtrise dans la construction et le style, d’un tel équilibre entre l’émotion et la réflexion, entre l’histoire individuelle et son élargissement à tous. Car évidemment personne d’autre n’aurait pu écrire ce livre. Et Philippe Lançon non plus sans cet « accident » de la vie. Mais la transmutation littéraire de cette expérience tragique est tout bonnement miraculeuse.

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