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05 décembre 2015

Le Tr@cT n°47

Le Tr@cT n°47

5 décembre 2015

 « La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique »

Pascal, pensée n°298.

 Je suis chaque jour qui passe un peu plus halluciné par la naïveté de notre démocratie face au prosélytisme islamiste... Et j'avoue ne pas comprendre... Je n’ai d’ailleurs jamais compris la forme de tolérance dont on nous a rebattu les oreilles pendant des décennies, en tout cas telle qu’elle s’est exercée en France depuis (disons) 40 ans. Je crois que le mot a souvent fait office de cache-misère idéologique, dissimulant une incapacité à penser la relation à l'altérité et le fameux « vivre-ensemble » autrement que comme une philosophie passive fondée sur une lecture anachronique d’un humanisme mal digéré... Je ne regrette absolument pas d'avoir alerté, à ma modeste place, à ma façon, et depuis longtemps (2003 exactement) sur ce danger de prosélytisme religieux, au risque de paraître... intolérant.

 J'ai toujours pensé par exemple que le fameux slogan "Touche pas à mon pote" qui a fait office d'étendard à toute une génération, était une absurdité dans les termes, quelle que soit sa générosité en soi. Si mon pote est un tueur, je fais quoi ? On voit bien, tous les jours, l’usage qu’on peut faire de cette « fraternité » (de l’omerta basique à la justification de tout) détournée de tout jugement de valeur. Le fait qu'il soit, au choix, mon pote, mon copain, mon frère, mon camarade, mon concitoyen, mon coreligionnaire... ne devrait, démocratiquement, rien changer à l'affaire. C’est « Touche pas » qu’il faut dire, au sens «Ne fais pas violence », « Ne fais pas à autrui ce que tu ne supporterais pas pour toi-même ». Que autrui soit "mon pote" n'a, dans une République, pas plus de valeur que n’être pas « mon pote ». Si mon frère lui-même est dangereux pour la société, hors la loi, son statut de "frère" ne doit rien y changer. La justice doit passer. Et pas forcément par une décapitation… comme le font ceux qui eux, n’ont précisément que ce slogan « Touche pas à mon frère (musulman, ou soi-disant) » pour justifier leur « combat ». La démocratie ne doit pas se fonder sur cette valorisation du « pote », qu’il soit familial, amical, politique, religieux, clanique, social, et elle doit placer chacun devant les mêmes responsabilités, les mêmes devoirs. Egalité de tous devant la loi. « Touche pas à mon pote » c’était finalement une autre version du slogan le plus absurde de mai 68 : il est interdit d’interdire.

 Je préfère un autre slogan de mai 68 qui n'est pas, c’est vrai, très "tolérant" : PAS DE LIBERTE POUR LES ENNEMIS DE LA LIBERTE. Pas très démocratique, hein ? En fait, c'est à l’origine un aphorisme de St Just, le révolutionnaire, ressorti des oubliettes par les romantiques étudiants sur les barricades du quartier latin. Un autre type de terrorisme ? Peut-être. Ce terrorisme là on a bien fini par l'intégrer dans notre histoire de France... Nous avons même historiquement admis qu’il fallait peut-être passer par une forme d’intolérance (jusqu’à la décapitation… du roi) pour préserver des valeurs plus hautes que celle-ci et permettre à la liberté de s’exercer. Erreur historique ? Il serait trop long d’en discuter ici. Et l’urgence est ailleurs. Mais on peut au moins faire l’hypothèse que la tolérance est peut être parfois un ennemi de la liberté. Comment être libre si j’accepte (je supporte) que l’on puisse faire n’importe quel usage (jusqu’à l’intolérable) de cette liberté dont je fais le fondement d’un régime politique ?

Tolérer c'est supporter (étymologie latine), c'est subir sans déformation (en physique). Il faudrait donc tolérer une « version » de religion elle-même intolérante ? On fait la chasse aux sectes et on a tranquillement laissé se développer une secte très efficace dont le cheval de Troie a été cette "tolérance" démocratique grâce à laquelle cette déformation religieuse hier nommée « intégrisme », aujourd’hui appelée « radicalisation », a tranquillement (sans efforts, sans résistance, grâce à la tolérance) pénétré la cité pour en saper les valeurs et les fondements, pour s'attaquer, fondamentalement, à une CULTURE.

 Parenthèse… Jusqu'aux attentats de novembre, parler de "choc culturel" cela paraissait insupportable et  "intolérant"... Depuis un mois, chacun reconnaît que cette internationale du crime (au nom de Dieu puisque c'est pratique, on peut lui faire dire n’importe quoi) vise directement une CULTURE. IL a fallu qu'on s'attaque à des "jeunes gens" qui "boivent des coups" et "écoutent de la musique" pour accepter enfin de formuler l'évidence. Oui, c'est bien un choc CULTUREL. Car qu’on ne me parle plus de nature humaine ! L’humanisme a eu besoin de postuler cette hypothèse. Ce fut un temps nécessaire pour la pensée. La nature de l’homme est sa nature animale. Tout est culturel. Et ça ne date pas du Bataclan, bordel ! Je reste, là-aussi, sidéré par la candeur de ceux qui ont toujours pensé qu'il suffisait que les cultures cohabitent pour qu'elles se fassent des mamours. Faut-il tolérer la culture de mon pote si cette culture ne supporte pas  la mienne ? Personnellement, je dis non. Simplement. Et stigmatisation mon cul. Je sais, bêtement peut-être, que je ne veux pas abandonner ce qui fonde cette CULTURE, cette culture qui n'est ni mieux ni pire qu’une autre mais qui est la mienne, qui est l’élément central de mon identité, de ma construction humaine. Si une autre culture, une autre construction identitaire, se révèle incompatible avec les valeurs communes de la démocratie, alors (au moins provisoirement) je ne dois pas la « tolérer ».

Mais c’est un sujet qui mérite d’être traité plus longuement, il faudra en reparler… La démocratie c’est aussi, d’abord, le débat, le logos

 Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? On admet qu’il faut repenser cette notion de « tolérance ». On en parle, on accepte (on tolère ?) de voir les choses autrement qu’avec nos œillères d’une démocratie débordée de tous les côtés et dépassée par ses propres faiblesses. On lui donne un sens « actif », on la réinvente, et on ne la réduit pas à cette « passivité » à laquelle nous sommes trop souvent habitués. On définit une MORALE qui ne se réduise pas à cette valorisation d’une « tolérance » dont on a perçu les limites, et dans tous les domaines. Y a du boulot. Il y faut du courage. Ou bien on constate les dégâts... y compris dans les urnes... hélas...

 Yves Gerbal

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24 décembre 2010

Le Tr@cT n° 46

 Le Tr@cT n°46
Je sème à tout mail ...
24 décembre 2010
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" Si les points  de suspension  pouvaient  parler, ils pourraient  en dire des choses et des choses ! "  (Pierre Dac)

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J’aurais peut-être dû vous écrire plus tôt... C’est vrai, c’est pas très raisonnable d’attendre un an pour vous proposer une nouvelle missive électronique, l’une de ces e-lettres très irrégulomadaires expédiées depuis... 10 ans ! Oui oui : 10 ans ! Ou presque... Très exactement depuis le 5 janvier 2000, quand l’une de mes résolutions à l’orée du millénaire fut d’utiliser le mail comme un petit media à destination d’une mailing-list (ah, les anglicismes...) un peu conséquente. Faut comprendre : faire un site restait compliqué, les blogs balbutiaient, et le fondateur de facebook n’était encore qu’un ado boutonneux qui se prenait des rateaux avec les filles et n’était pas encore allé se consoler en imaginant un site trombinoscope à Harvard... Le mail apparaissait comme un nouveau support intéressant pour s’adresser à un groupe de destinataires, d’autant qu’on pouvait piquer ici ou là des adresses en pagaille...  10 ans, donc,  et malgré une périodicité très surprenante, passant  parfois de l’hebdomadaire en période politiquement épique  au  bi-annuel en période basse de déprime d’opinion, malgré cette aléatoire et déroutante intermittence, cela a fait 45 numéros tout de même ! Sans compter les nombreux “spéciaux” non comptabilisés et les cartes postales en été et les vœux en janvier... Ça peut paraître peu à certains lecteurs boulimiques ou à des écriverons prolifiques, et vous pourriez vous demander (oui oui allez-y, demandez-vous !) quelle est la raison de tels intervalles entre deux Tr@cT (s)...

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14:34 Publié dans Humeurs, Tr@cts | Lien permanent | Commentaires (0)

25 décembre 2009

Le Tr@cT n°45

Mailons nous les uns les autres ...
24 décembre 2009
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“ Allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté”
Antonio Gramsci
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J’aurais voulu...
C’est Noël... Pas vraiment un scoop, mais faisons au moins semblant de croire que c’est une bonne nouvelle...  Et souvenons-nous que depuis que des rois et magiciens sont venus se prosterner dans une étable aux pieds d’un bébé qui deviendra célèbre, et lui faire quelques offrandes parfumées au fin fond d’un pays qui fera souvent l’info... depuis ce jour, qui n’était évidemment pas un 25 décembre, il est de bon ton de s’offrir des cadeaux. Enfin, je crois. A vrai dire, je n’ai pas fait de recherches sur l’origine de la tradition. Mais ce que je sais, c’est que des cadeaux, il s’en fait. Des quantités, des listes, des chariots, des coffres, des hottes, des cheminées entières... La tradition, ça a du bon... pour le commerce. Cela dit, faire des cadeaux peut être aussi un acte de générosité, une forme de fraternité... peut-être... mais on peut pas toujours faire les cadeaux qu’on voudrait...

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03 avril 2009

Le Tr@cT n° 44


Le Tr@cT n°44
Mailons nous les uns les autres ...
30 mars  2009
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“ Les mots sont des planches jetées sur un abîme, avec lesquelles nous traversons l’espace d’une pensée...”
Paul Valéry

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Enfoncer le clou...
C’est bien joli, la poésie, mais ça sert à rien. Franchement, il vaut bien mieux planter des choux. Ou casser des cailloux. Ou chercher des poux. Ou chasser les hiboux. Ou démonter des joujoux. Ou fabriquer des bijoux. Ou se laver les genoux... Ou bien, encore, planter des clous...

Dans les années 60, Claude François (oui, le même que pour  “Alexandrie” et “Le lundi au soleil”...) chantait “Si j’avais un marteau”... Et bien moi j’ai un marteau, mais c’est à peine si je sais planter un clou...

Quelle misère...  Ça sert à rien un poète. Et si demain, comme je le prévois, c’est encore le Déluge, j’aurai du mal à construire mon Arche, et pas même une petite barque pour sauver my family et mes amis. Non, nothing. Aucune idée de comment il faut s’y prendre. Toutes ces années de vie, et toujours incapable de bricoler le moindre petit bout de planche... Quelle honte...

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23 décembre 2008

Le Tr@cT n° 43

" Ça va trop mal ! Le monde écroule ! "
Louis-Ferdinand Céline  Guignol’s band 1951
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D’abord, je voulais écrire au père Noël. Et puis comme d’habitude j’ai attendu trop longtemps, et maintenant il est un peu tard pour ajouter à sa hotte. Il a dû programmer ses livraisons, tout en colissimo ou prestomachin, et ma lettre (même électronique) arrivera trop tard. C’est rapé. Mais de toute façon, franchement, je n’avais rien de particulier à demander à l’homme à l’habit rouge. Pour moi, ça va plutôt bien. On va dire que j’ai de la chance. Ou que j’ai une bonne nature... Que réclamer au barbu conducteur de rennes ? La vie me fait régulièrement d’assez beaux cadeaux... Que ça dure ! Ça me suffira. Laissons le plein de la hotte à ceux qui en ont besoin, et ceux-là ne manquent pas. Vas-y, Père Nono, gâte-les ! Mais apprends-leur aussi peut-être à voir des cadeaux ailleurs que chez Darty ou à la FNAC... Ben oui : la vapeur qui s’échappe de la tasse de thé en belles volutes, le rayon de soleil hivernal qui traverse la vitre et vient se poser sur le canapé, le chat qui dort enroulé comme un serpent, et même la pluie qui fait ploc-ploc, et puis le vent qui joue avec les feuilles, la lune grosse et rousse, pourquoi pas aussi les lumières de la ville, le sourire de la petite fille, le regard d’une femme, le geste d’une autre, un passant qui passe, une lumière qui s’allume à une fenêtre dans une maison dont on ne sait rien, un bout de paysage cadré dans le pare-brise, un verre de Tariquet bien frais, un plat de penne rigate au pistou, un rire bienveillant, le sourire de la vendeuse, encore des lumières, un album que je n’avais plus écouté depuis longtemps, un livre que je retrouve et relis, une citation que je recopie dans un beau cahier, les délices d’une brève paresse sur le canapé (avec le rayon de soleil), quelques mains baladeuses et insinueuses, le coup de téléphone à un ami, la nuit et ses étoiles, le sommeil d’un enfant, un texte de Pierre Autin-Grenier, des poèmes lus sur internet, une bougie allumée sur la table basse du salon, un grand bout de ciel bleu en hiver, mon pas sur le chemin... et même, peut-être, un écran d’ordinateur, la nuit, sur lequel on écrit des mots à on ne sait qui... tout ça, c’est cadeau !

Certes, c’est peut-être facile à dire. Encore de la poésie... Mais je n’ai jamais dit que changer le monde pouvait être un cadeau... Désolé, c’est pas prévu sur la liste. Pourtant, ce serait pas mal, comme idée. Mais à qui s’adresser ? La responsabilité semble un peu lourde pour les épaules fatiguées du père Nono (c’est que ça tire sur les dorsaux, une hotte pleine ! ). Alors pourquoi pas s’adresser à Jésus directement ? Après tout, c’est bien pour lui aussi qu’on s’agite fin décembre, non ? Oui, je sais, certains l’ont peut-être oublié  entre foie gras et langoustes, entre écrans plats et téléphones mobiles, entre “que vais-je faire en entrée ?” et “t’es sûre que ça va lui plaire, à ta mère ?”, ou bien entre “où est-ce que je vais dormir ce soir pour pas mourir de froid ?”  et “non, mon chéri, je peux pas te l’acheter ce jouet” ... Oui, on l’oublie un peu, le Jésus, et pourtant c’est un mec plutôt sympathique.

Je vais pas revenir ici sur ses exploits divers qui ont fait l’objet de nombreux commentaires. Non, je vais simplement lui écrire une petite lettre, et puisque je sème à tout mail, il n’y a pas de raison de ne pas inclure dans ma mailing list le premier des hippies ... Allez, j’y vais, j’ose...

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19:54 Publié dans Humeurs, Tr@cts | Lien permanent | Commentaires (3)

29 septembre 2008

A propos de "Entre les murs"

Le Tr@cT n°42
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" Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur.
C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné. "

Saint-Exupéry  Terre des hommes (dernières lignes)
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Dans le mur ...

Avertissement  : ce Tr@cT est entièrement consacré au film de Laurent Cantet “Entre les murs”, palme d’or du dernier festival de Cannes. Ce qui suit est assez long. Autant vous prévenir tout de suite... et éviter à ceux que le sujet n’intéresse pas de perdre du temps... tout en demandant aux autres de lire cet article jusqu’au bout...

Voilà, je suis allé voir “Entre les murs”...  le film de Laurent Cantet d’après le livre de Laurent Bégaudeau, Palme d’Or au festival de Cannes 2008. J’en viens. J’en sors. Et le tracteur démarre...

D’abord, je dois vous dire que je ne voulais pas y aller. Un film sur l’école, encore un... et présenté  comme une “plongée” dans la réalité, avec tout ce que cela peut comporter de dérives, de caricatures, de points de vue biaisés. Je voulais pas. Na. L’histoire d’un prof de français en plus... Les commentaires divers sur ce film annoncé comme un événement m’avaient passablement énervé. Quand  tout le monde s’extasie, je me méfie (vous commencez à me connaître...). Je flaire l’effet perroquet, je redoute la pensée unique devant une oeuvre louangée par la critique sur un sujet des plus casse-gueule, extrêmement complexe.  Et puis j’y suis allé. Rapidos après la sortie, pour ne pas lire encore des milliers de lignes avant de me faire ma propre opinion. Et mon opinion, la voilà : “Entre les murs” est un mauvais film qu’il faut aller voir... Si le sujet vous intéresse, je m’en vais essayer de justifier ce paradoxe... 

Un mauvais film ? Oui, on a de quoi être sidéré de voir une Palme d’Or attribuée à un film si pauvre d’un point de vue cinématographique. Certes, on a bien compris que son intérêt est dans “l’effet de réel”, qui évite toute stylisation. Mais tout de même. Cela suffit-il à justifier une caméra qui tremble même dans des plans fixes, des travellings à l’épaule cahotiques, des cadrages approximatifs... Le cinéma, c’est tout de même aussi la pratique d’un art, non ? L’image est d’une pauvreté  visuelle dont on comprend bien qu’elle reflète l’austérité même des lieux, le huis clos entre les murs d’un collège, et même entre les murs d’une seule classe. Mais ce n’est pas un documentaire. Cantet l’a assez rappelé : c’est du cinéma, une fiction, avec un scénario, un budget, des élèves-acteurs et tout et tout... Quel intérêt de filmer en mode cinéma si c’est pour aboutir à un tel “objet “ cinématographique ? D’autant que le film ne va même pas jusqu’au bout d’un parti-pris qui pourait être de totale sobriété. On pourrait penser à quelque  chose comme “le degré zéro” de l’écriture cinématographique (un peu l’équivalent de “L’étranger” de Camus en littérature), mais le procédé n’est pas maintenu en permanence comme je le montrerai plus loin.

Un mauvais film qu’il faut aller le voir ? Oui, je crois. Pourquoi ? Parce que ce film, et peut-être justement grâce à son aspect informel, brut de décoffrage, oblige à se (re)poser des questions importantes. Des questions qui ne sont pas inédites mais qui s’imposent ici à nous avec une force incontournable. Un documentaire d’Envoyé Spécial aurait  posé les mêmes, ce n’est pas la première fois qu’on offre une plongée dans les eaux plus ou moins troubles et agitées d’un collège d’aujourd’hui, mais le label “cinéma” et  “Palme d’Or” induisent un autre regard, offre au problème une tout autre visibilité. D’où, finalement, l’intérêt d’en avoir fait un  film (palmé ou non).

La première de ces questions qui vient tout de suite à l’esprit paraît simple: est-ce que ça se passe vraiment comme ça dans la réalité ? Le film est l’adaptation d’un “récit-témoignage” de François Bégaudeau, lui-même “ex” prof de collège en ZEP (on se demande d’ailleurs pourquoi il a arrêté ... ;-) On peut donc à priori penser qu’il ne fabule pas. Il tient son propre rôle (et reconnaissons qu’il est remarquable, mais peut-on encore dire qu’il “joue” ?). Donc oui, ça se passe comme ça. Parfois. Dans certains collèges. Les nombreux commentaires de profs que j’ai lus sur internet depuis la sortie du film semblent le confirmer. Mais bien sûr il ne faut pas croire que cela se passe partout comme ça. Et même dans les ZEP. De nombreux profs insistent aussi pour dire que cette classe, et ce prof là, ne sont vraiment pas un exemple (j’ai bien dit : exemple, pas “modèle”...).

Réponse délicate, on le voit, dès cette première question. Je pourrais alors essayer de de me fonder sur ma propre expérience... Moi aussi je suis “prof” (et oui... écrire le Tr@cT et quelques autres balivernes ici et là n’est pas ma seule activité ;-)  mais assurément je ne fais pas le même métier qu’un prof de ZEP. J’enseigne à des élèves issus de classes moyennes ou petits-bourgeois, en lycée (privé) et classes post-bac.  Je ne vais pas parler personnellement de ce que je connais pas. Je pourrais en revanche disserter sur la matière “enseignée” par Bégaudeau puisque nous partageons, théoriquement, la même discipline, communément appelée le “français”... Il y a beaucoup à dire sur l’état des lieux dans les domaines de l’usage de la langue, de la lecture, de l’écriture, de la culture... J’ai déjà écrit là-dessus pas mal de choses il y a une  quinzaine d’années. Je me déciderai peut-être à vous en reparler un de ces jours, mais je ne vais tout de même pas vous déprimer encore plus... Donc, je ne sais pas si “ça se passe comme ça”... Mais j’écoute pas mal de collègues, tout au long de l’année, dans cette belle ville de Marseille d’où je vous cause, et je crois pouvoir  vous dire sans me tromper que “Entre les murs” n’est pas très loin d’une vérité qui n’est pas générale mais qui qui n’est pas non plus une exception (un peu alambiquée comme formule...). Restons-en là pour l’instant. Convenons que cette “image” du collège n’est qu’une image parmi d’autres, mais reconnaissons à ce film le mérite de coller tout de même à une réalité qui parfois est même bien pire que celle-là...

Oui, ça “peut” se passer comme ça, et ce n’est  pas un cas isolé du tout. La deuxième question est alors : qu’est-ce qu’on en déduit ?  Que peut-on en conclure ? Là les choses se gâtent... et en même temps le film devient intéressant.

Au début de la séance les spectateurs ont plutôt tendance à rire. Genre “ils sont marrants ces collégiens, ils sont réjouissants ces gosses si spontanés, ils ont de la répartie, ils ont de l’humour... Voilà une classe vivante, cosmopolite, à l’image de la société... Ah qu’elle est belle notre République et notre école publique...”. Oui, au début, on peut se marrer. Mais très  vite, le rire se fige. Moi, personnellement, ça ne m’a pas fait rire du tout. Je manque peut-être d’humour... mais d’emblée j’ai trouvé ça dramatique, désolant, affligeant... Et devant ces images d’un enseignant en train de batailler presque en permanence avec ses élèves,  je n’arrêtais pas de me demander : comment en est-on arrivé là ? Comment en est-on arrivé à ce gâchis généralisé ?

Mais je m’égare peut-être. Certains spectateurs ne se poseront pas cette question. Gâchis, quel gâchis ? C’est vrai. On peut voir ce film comme un constat, et rien de plus. Ben oui, c’est plus l’école de papa, c’est plus Marcel Pagnol et sa blouse grise,  c’est pas “Les Choristes” ! Qu’est-ce que tu crois coco, les temps changent ! Qu’est-ce que vous pensiez ? Que l’école n’avait pas “évolué”, qu’elle était restée à l’abri des problèmes de la société ? J’en connais pas mal qui vont se contenter de penser cela. Et n’en feront pas un problème. Problème ? Quel problème ?

C’est vrai, on peut se dire que, finalement, tout ne va pas si mal. Parce que, “finalement”, les élèves jouent au foot contre les profs à la fin du film. Le prof de français a pas l’air mauvais, au foot... alors les élèves se marrent, applaudissent... Oui, tout le monde a l’air content à la fin de l’année, malgré les injures, malgré les innombrables accrochages, malgré le déplorable niveau de langue, malgré tout... Oui, tout le monde est content...  Le prof sourit, et puis il distribue lors du dernier cours les “Autoportraits” faits par les élèves... Ils rigolent... Ils ont travaillé tout de même ! Tout n’est pas perdu ! Et puis... c’est les vacances... Les profs (même le prof de techno totalement déprimé) vont se refaire une petite santé... et puis... ça va recommencer, ni mieux ni pire... Tout va bien, finalement ! Pourquoi s’inquiéter ? Je ne peux pourtant me défaire de ce sentiment de gâchis, et poser avec entêtement la question : comment en est-on arrivé là ?

Oui, car jusqu’ici... tout va bien (comme le disait en exergue le film de Kassowitz (1995) : “La haine”... pas si éloigné que ça de cet “Entre les murs”). Tout va bien... sauf que, dans l’une des dernières scènes, et probablement la plus remarquable du film, le prof demande aux élèves ce qu’ils ont appris au cours de cette année. Quand tous les élèves sont sortis, une fille reste dans la classe et s’approche du bureau du prof : “ Moi, j’ai rien appris”. Le prof insiste : tu ne peux pas dire ça, tout de même, réfléchis un peu, tu as bien retenu quelque chose... Mais non, elle répète, avec un air absolument bouleversant (on aurait dû aussi attribuer la palme de la meilleure actrice à cette fille qui là, en une minute, résume tout !) : “Non, moi, j’ai rien appris...”

Cette scène, je l’avoue, sauverait presque tout le film de sa médiocrité cinématographique. Cette élève, durant tout le film, on ne l’a pas vraiment vue. A peine aperçue. Pourtant elle était là. Les autres, les grandes gueules (filles et mecs) qui ont accaparé et détourné le temps de l’enseignement, ceux-là, on les a vus, sans arrêt. Ils ont occupé le prof, et on s’est occupé d’eux, on s’est demandé pourquoi ils étaient comme ça, si c’était pas la faute de l’institution ou la faute de la société...  Elle, pendant ce temps, elle aurait peut-être aimé apprendre, pouvoir un peu mieux écouter le prof, mais comment le pouvait-elle dans ce bordel permanent ? Bon, là, je me crispe, je l’avoue... Parce que en tant que prof, c’est d’abord à ce genre d’élève que l’on veut se consacrer. C’est elle qui mérite  toute nottre attention. Elle demandait pas grand chose. Apprendre un peu. Pouvoir écouter. Pouvoir prendre la parole malgré son évidente timidité. Mieux maîtriser la langue, avoir moins de difficulté à lire, oser écrire. Si on fait ce métier de prof, c’est d’abord pour ce genre d’élèves, pour lequel rien n’est pas facile, rien n’est gagné d’avance, c’est relativement insupportable de les voir noyés par l’effet de groupe, l’effet de bande, qui les empêche totalement d’exister, donc d’apprendre... Ou peut-être devrais-je dire l’inverse : qui les empêche d’apprendre, donc d’exister...

J’en connais plein de petites gamines comme ça, à qui on vole le temps d’apprendre parce qu’on se préoccupe de problèmes que l’on croit autrement plus importants. Par exemple (dans le film) savoir si un élève qui a insulté puis bousculé le prof avant de sortir de la classe mérite un conseil de discipline... Et oui, on se le demande, on s’interroge, on passe du temps, on discute... Est-ce si grave que  cela ? Ben peut-être pas, finalement... Le prof est pas mort, de quoi se plaint-on ? La mère de l’élève en question ne parle pas français mais rappelle que c’est un bon fils, qui aide ses petits frères. Son père, dit-on, risque, en cas de renvoi de l’établissement, de le renvoyer “au bled” (sic). Alors, évidemment, le conseil de discipline prend une allure de couperet. Le prof a des doutes. Il est pas si méchant, Souleymane, il est seulement  “perturbé” (par quoi, pourquoi, le film n’en dit rien...). Alors, s’il est perturbé... Dans la vraie vie, Souleymane s’appelle Franck et dans une interview (1) donne sa vision de son personnage : “Il mérite pas d’être viré pour ce qu’il a fait, parce que c’est un peu légitime” (sic...). Légitime... Si je ne m’abuse, légitime veut dire au sens strict “conforme à la loi” ou au sens plus large “ justifié, explicable par le bon droit, le bon sens, la raison “ (Lexilogos). Quelle est donc la légitimité qui autorise un élève à insulter puis bousculer un prof par ailleurs (et tout le film le prouve) d’une patience et d’une bienveillance qui forcerait presque l’admiration si on ne savait pas que c’est le cas de la plupart des profs de collège à l’heure actuelle. Mais attention, ce prof, lui, n’a aucun droit à l’erreur : un seul petit écart (le mot “pétasse” dans le film !) et le voilà au rang des accusés, toute la classe liguée contre lui et l’institution qui lui demande des comptes... Le plus beau métier du monde, qu’ils disaient...

Ce fameux conseil de discipline, point d’orgue scénaristique du film de Cantet, est dramatisée à outrance. A ce moment du film, relativement “neutre” par ailleurs, le réalisateur semble vouloir nous livrer son généreux message : la sanction n’est pas la solution. Et voilà alors la caméra qui s’attarde, en gros plan, sur l’urne qui passe de main en main et dans laquelle chaque membre du conseil de discipline glisse son vote. Autre gros plan (c’est là que le film s’écarte du “degré zéro” de l’écriture cinématographique) sur la nuque du prof : c’est peut-être lui le coupable, il se demande quelles vont être les conséquences de ce vote, du renvoi de l’élève. Cette nuque est prête à recevoir la guillotine. A mort le vilain prof coupable de sanctionner un élève qui pourrit la classe depuis des mois ! Autant le dire tout de suite à tous les apprentis profs de demain : à part si vous êtes battus à mort, oubliez toute sanction... car de toute façon, évidemment, cette sanction ne sert à rien. OK, coco, on a compris. Tu es gentil. Mais on fait quoi ? On retrouve au cours suivant l’élève dans la classe. Bonjour Monsieur, vous allez bien ? L’autre fois j’étais un peu perturbé, faut me comprendre... Bien sûr, pas de problème mon petit, on te comprend, veux-tu bien t’asseoir tout de même, si cela ne te perturbe pas trop ?

Au fait, il y a d’autres élèves dans la classe qui sont peut-être “perturbés”. Probablement la jeune fille qui ne dit rien et n’a “rien appris”... Et puis le jeune Wei, par exemple, dont les parents sont sous la menace d’une expulsion, et qui, eux non plus, ne parlent pas bien français. Cela ne l’empêche pas  d’être  le meilleur élève de la classe, et toujours avec le sourire... Allez comprendre... mais je sens bien que l’on aborderait là un sujet particulièrement tabou... alors je clos ce paragraphe.

Franchement, où est le problème ? C’est simple comme bonjour. Un élève “perturbé” a tous les droits. Bref : celui qui est perturbé a le doit d’être perturbateur. C’est simple comme bonjour. D’une implacable logique. Il suffit de le dire franchement, de l’écrire éventuellement dans le règlement intérieur (règlement ? quel règlement ?) et on ne perdra plus de temps à organiser des conseils de ceci, des réunions de cela, des rendez-vous avec les familles,  les travailleurs sociaux, et tout l’appareil mis en oeuvre pour encadrer ces élèves “perturbés”... Où est le problème ?  Il est majeur, et dramatique. C’est l’école qu’on assassine. La faute à personne. La faute à tout le monde. Mais le gâchis, dans ce cas là, est total.

On connaît  le leit-motiv habituel : c’est un problème social. Là, j’ai toujours du mal à comprendre. Avant, il n’y avait pas de problèmes sociaux ? Depuis plus d‘un siècle (merci Jules Ferry), seuls les riches sont donc allés à l’école ? Ah bon... Je savais pas. Je croyais que la mixité sociale à l’école n’était pas une réalité nouvelle,  surtout au collège...  Ce serait donc un problème social, la faute à la société, la faute au gouvernement, la faute aux autres... Tous coupables. Les élèves ? Tous  victimes... A vouloir tout et toujours ramener au social, on finit par tout confondre et tout justifier,  par exemple que ce soit la même chose de brûler un car de CRS et un camion de pompier, de briser une vitrine de magasin de luxe et de vandaliser une maternelle...

Et si nous risquions l’hypothèse (quelle audace !) que le problème n’est pas social ? Alors où serait le problème ? Je me risque à un diagnostic rapide, et donc évidemment très partiel : une lente dégradation de la valeur attribuée à la connaissance ( “valeur culturelle”) dans une société qui ne valorise plus que les valeurs de la consommation (“valeurs marchandes”) relayées et amplifiées par les medias de l’image, mais aussi l’échec à peu près total d’une certaine forme d’intégration (“mixité culturelle”) dans un lieu qui devrait être précisément celui où s’élabore une “culture commune” qui permet de vivre ensemble . Mais ça, il ne faut surtout pas le dire...

Car je connais la rengaine. Je les entends déjà, les gentils qui me diront : pourquoi tu t’énerves ? L’école est le reflet de l’époque, et c’est tout. Et ben non. Ce n’est pas tout. Si l’école est le reflet de notre époque, justement, profitons-en pour interroger notre époque... Que penser d’une époque où il semble légitime que l’école intègre tous les problèmes du monde et que du coup elle ne soit plus capable d’accomplir sa mission essentielle qui devrait être, justement, de donner à chacun des armes pour se soustraire un peu à quelques-uns de ces problèmes ? 

L’époque ? La belle affaire ! Et que l’argument est simpliste !  Que l’époque me dise qu’il ne faut plus utiliser de stylo-plumes, que l’époque me rappelle que la culture évolue et prend d’autres formes, que l’époque m’offre internet et la vidéo, que l’époque m’incite à un rapport plus étroit et moins magistral avec les élèves, que j’inscrive cette “époque” dans ma pédagogie... évidemment je suis d’accord ! Je n’ai aucune nostalgie, et puis de toute façon je n’ai pas le choix. Mais je ne vois pas au nom de quoi je devrais accepter, par exemple, au nom de problèmes prétendument spécifiques à notre “époque”, qu’un prof culpabilise parce qu’il vient de se faire insulter... et pourquoi je devrais accepter, au nom de cette même “époque”, le gâchis plus ou moins généralisé de l’enseignement public...

J’entends déjà l’autre refrain habituel :  l’école n’est pas à l’écart du monde. Il est normal que les problèmes de la société se retrouvent dans l’enceinte scolaire. J’entends bien. Il ne s’agit pas de fermer les yeux, de se voiler (la face...), mais oui,  l’école pourrait, devrait, rester un sanctuaire, contrairement à ce que proclame le discours ambiant. Parfaitement ! Et tant pis pour ceux qui vont ricaner. Et je le dis précisément parce que beaucoup se plaisent à dire le contraire comme seul argument et acte de soumission. Un sanctuaire ? Au moins un lieu à part. Oui, parfaitement. Ce n’est qu’à cette condition que l’école peut mener à bien sa mission. Cela ne veut pas dire nier les problèmes (notamment sociaux), cela ne veut pas dire oublier les soucis de chacun (notamment familiaux), mais l’objectif majeur de l’école devrait rester précisément d’offrir à chacun un lieu où il peut s’écarter de ses problèmes, où il peut trouver une ambiance favorable à developper des qualités et des aptitudes que la société l’empêche de mettre en évidence. Il faut le dire avant l’entrée : on ne crie pas dans une bibliothèque, ou alors on sort...

Un sanctuaire ? Et pourquoi pas ? On enlève bien ses chaussures à l’entrée d’une mosquée (quand on a le droit d’y entrer...) , on respecte le silence d’une église (quand elle est ouverte) : pourquoi l’école ne serait-elle plus sacrée ? A tout prendre, il me semble que ce qu’on apprend à l’école est tout de même plus constructif, à tous points de vue, et notamment pour essayer de vivre ensemble dans un pays démocratique, que ce qu’on apprend dans les lieux prétendus “saints”...  Voilà ce que je constate : la totale et complète désacralisation de l’école et du savoir qu’elle dispense au nom d’une prétendue démocratisation qui n’aboutit, finalement, qu’à un effarant nivellement par le bas, par une prime à la médiocrité résultat de petites démissions successives qui ont fait que non seulement on fout le bordel dans la  bibiothèque... mais on la brûle aussi parfois...

La véritable démocratisation a justement consisté à ouvrir les lieux du savoir au plus grand nombre. Qui peut nier que cela est une réussite ? Que je sache, l’école est effectivement accessible à tous. Comment alors  comprendre l’acharnement de certains élèves à  vouloir compromettre la  bonne marche de ce dernier lieu dédié à la formation d’esprits libres et critiques. Heureusement, et notamment depuis mai 68, l’école n’est plus l’antichambre de l’armée et de l’usine. Qui oserait dire qu’elle  formate les esprits et les alliène ? Les profs ne sont plus des despotes, et depuis longtemps. Alors au nom de quoi, au nom de quelle “légitimité”  s’attaque-t-on parfois avec tant de constance au système scolaire en défiant à tout moment le moindre signe d’autorité ? Moi, j’appelle cela une attitude fascisante, et aucune “perturbation” personnelle, quelle qu’elle soit, ne me fera accepter cette volonté d’instaurer à l’intérieur d’un établissement des lois d’un autre ordre que celle qui permet à tous d’avoir accès au savoir. Ni loi de la “cité” ni loi de la “consommation”, ni loi de la “bande” ni loi du “marché” (ah, il faut les voir les fringues bling-bling des petits caïds de “Entre les murs”...), ni loi des “communautés” qui s’affrontent verbalement dans la classe et qui s’interrogent sur leur appartenance à la communauté française...

Pourtant il suffirait peut-être de si peu de choses... Quand on me demande ce qui me semble essentiel pour que l’enseignant puisse faire son boulot, je réponds toujours la même chose : des élèves polis. Et c’est tout. La politesse : la plus petite mais aussi la première des vertus, qualité essentielle qui permet aux hommes de vivre ensemble. Donnez-moi une classe d’élèves polis et tout est possible. Ça paraît bête, hein ? Et pourtant... Les élèves peuvent avoir de grandes difficultés, ils peuvent être perturbés, ils peuvent (et doivent !) avoir de fortes personnalités... mais sans politesse (en dehors de l’école on appelle aussi cela la “civilité”) rien n’est possible. Pourquoi, comment, par quels phénomènes incroyables, est-il donc devenu si exhorbitant de réclamer seulement cette forme de respect mutuel dans un lieu qui n’a aucune raison fondamentale d’être considéré comme un lieu d’affrontements ? La politesse, ce n’est pas la police. Elle ne vise pas l’ordre mais une sociabilité aimable. La politesse est antérieure à la morale et la permet. Morale ? Je sens bien que ce gros mot risque d’en fâcher plus d’un, je le laisse alors aux philosophes... Tant pis pour nous.

C’est tout ce que j’ai à proposer comme solution ? C’est bien peu, en effet... Je repense à une anecdote. C’était il y a 20 ans. Une jeune prof débutante, à Marseille, vient se plaindre à son proviseur d’une classe difficile : “Vous savez, mademoiselle, dites-vous qu’il vaut mieux qu’ils soient là plutôt que dehors à voler des mobylettes”. Cela me fait penser à ce moment du film  où le prof s’interroge sur la sanction à infliger à Souleymane parce que  “quelquefois, il fait des choses bien”. Un collègue lui dit alors :  “Comme ça, si je comprends bien, tu achètes la paix sociale”. Pas con. Cette réplique m’a beaucoup fait réfléchir. Mais même pas vrai. Ça suffit même pas... Un échec de plus. Ah si, une réussite : on ne vole plus de mobylettes... puisqu’on roule en scooters...

Une autre anecdote.  Il y a trois jours. Une prof me raconte qu’elle vient pour la première fois d’entrer dans une classe où les élèves se lèvent à son arrivée : elle n’en revient pas... mais avoue à quel point le cours commence ainsi dans de bien meilleures conditions. Dans le film de Cantet  les élèves se lèvent (plus ou moins) seulement pour la venue du Proviseur qui leur explique que cela n’est pas un geste de soumission. Dans le constant rapport de forces instauré dans la classe par certains élèves, dans cette guerre par laquelle ils veulent exister, ce pourrait être comme le début d’une sorte de paix... Qui osera dire qu’on ne leur donne pas, à l’école au moins, d’autres moyens de se faire reconnaître ?

Gâchis, échec... Evidemment tout est relatif. On peut toujours trouver du positif. Happy end ? A la fin de l’année, lors de ce dernier cours où le prof demande aux élèves ce qu’ils ont appris, la pire peste de la classe apprend  au prof qu’elle a lu  La République de Platon, parce que sa soeur fait des études de droit : “C’est pas un livre de pétasse, hein ?”. Et toc ! Le prof sourit. Elle a eu le dernier mot. On sent alors chez les spectateurs comme une sorte de soulagement : finalement, cette gamine, elle n’est pas si terrible que ça. Ouf. C’était juste qu’on se trompait  sur son cas. Brave petite, à qui il faudrait simplement une école plus adaptée, et peut-être même des profs un peu plus compréhensifs. Comment le prof, cet imbécile, n’y a-t-il pas pensé avant ? Mais bien sûr, il fallait leur faire lire La République (ce ne serait pas une mauvaise idée en effet...tant que le mot “république” a encore un peu de sens....). Comment se fait-il qu’il n’ait pas perçu cette veine philosophique chez cette gentille ado ? Sauf que, dans la vraie vie, ça ne se passe pas souvent comme ça... Et puis même : suffit-il qu’elle cite enfin un livre qu’elle aurait vaguement lu pour que tout lui soit pardonné ? Trop content de tenir enfin un bout de fil auquel se raccrocher, on sent bien que le prof lui-même pousse un soupir de soulagement. Non, tout n’est pas perdu... Il n’a pas totalement échoué. Il n’a pas fait tout ça pour rien. C’est probablement grâce à lui aussi qu’elle a osé attraper ce livre là... Alleluia ! (que l’on me pardonne cette exclamation peu laïque...).

Mais bon, j’exagère probablement. La faute à mon tempérament. On le sait bien, ce n’est pas partout comme ça. Et puis les profs de ce collège (Françoise Dolto à Paris XXème) donnent des interviews partout et n’ont vraiment pas l’air de se plaindre. Tout va bien, vous dis-je... Et puis si en France on a des problèmes avec notre école, on peut toujours se tourner vers le fameux modèle finlandais qui fait rêver tous les pédagos et politiques en ce moment. On pourrait envoyer en stage chez nos amis lapons le jeune prof de techno de “Entre les murs”, complètement déprimé (scène remarquable). Manque de bol, un ado a tout de même flingué une dizaine de copains il  y a quelques jours... Mais c’est pas grave, c’est une mode qui vient des Etats-Unis. Pas de quoi vraiment s’inquiéter, juste quelques déséquilibrés. Il n’y a plus qu’à attendre le premier cas en France. Faut bien qu’on fasse comme tout le monde ! C’est l’époque...

Ce doit être ça. Je noircis le tableau (curieuse métaphore pour un tableau déjà noir...). Je m’emballe pour pas grand-chose. Ça passera. C’est rien... En fait, je suis injuste. Ce film n’est pas si mauvais, et la situation pas si désespérée. La dernière image, un peu lourdement symbolique, montre chaises et tables en désordre dans la classe désertée. C’est simple, il suffira de les ranger pour la rentrée prochaine... et de recommencer une nouvelle année, en espérant ne pas aller trop vite dans le mur...

Yves Gerbal, tracteur professeur.
PS : une petite info recueillie ce matin... la routine... Jusqu’ici, tout va bien...Cliquez sur :
http://www.metrofrance.com/x/metro/2008/09/29/20sIzGLI4UDic/index.xml
(1) A écouter sur http://www.entrelesmurs-lefilm.fr/site/index.php/2008/09/22/39-franck-qui-joue-souleymane-nous-parle-de-son-personnage-et-du-film



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